
De naître à connaître
Le long détour pour revenir à soi
Naître au monde semble à certain·es une évidence qui ne se questionne pas. Un voyage plein de surprises mais sans mystère. Une loi biologique, ou métaphysique, qui nous est donnée.
D'autres sont d'emblée assailli·es de questions sans réponses. Saisi·es par la beauté et la violence du monde. Noyé·es dans leurs propres émotions et celles des autres.
1974 • J’ai dix ans, l’âge des premières prises de conscience. Une grande acuité dans la perception et l'observation de mes environnements naturels et sociaux, les yeux grands ouverts sur la beauté, m'offre de merveilleux moments de contemplation, et de fabuleux espaces de rêveries.
Les images des famines en Afrique et des guerres civiles me bouleversent. Les discours alarmants de René Dumont, Jacques-Yves Cousteau ou Haroun Tazieff, le premier rapport du Club de Rome et les conclusions désespérées de Lévi-Strauss, viennent assombrir l'image du "progrès" que j'observe concrètement autour de moi. La croissance s'entache de dégâts qui m'apparaissent déjà irréparables : marées noires, bétonnisation des littoraux, autoroutes à profusion, zones commerciales et parkings à l'infini. Inquiétude et tristesse s'installent alors — que l'on nomme aujourd'hui éco-anxiété, ou solastalgie.
Une porosité aux chagrins et aux colères d’autrui bouscule mes propres émotions, comme une porte trop ouverte aux désordres et à la violence du monde. Je vis cette sensibilité comme une fragilité qui m'a d'abord conduit à garder à distance ce monde traversé de paradoxes et de convulsions ; cette humanité perçue comme menaçante... et menacée.
Une première croyance se met en place pour tenter de trouver une issue à une stratégie qui menace de devenir un enfermement incompatible avec mon élan de vie : le savoir est la clé de compréhension d'un monde devenu enfin lisible, vivable, dans lequel trouver ma place.
Cette croyance se déploie dans un contexte social et familial propice qui, bien que d'origine modeste, me donne accès à la littérature, la musique, les musées, les voyages... Ces espaces nourrissent une curiosité insatiable et dévoilent des aptitudes qui seraient aujourd'hui qualifiées de "multipotentialité".
Je lis — trop tôt sans doute — des œuvres qui mettent en scène une humanité aussi souffrante qu'héroïque, aussi généreuse que cruelle. J'aborde les rivages lointains de la spiritualité et de la métaphysique avant que d'avoir sondé mes propres abîmes ; je m'y échoue avec un certain dépit.
Devoir investir l'intime avant d'explorer l'infini : telle est la fertile leçon que j'en retire.
Cette première croyance rencontre ainsi son aporie : le savoir n'est pas le savoir-être. Il s'efface devant l'éprouvé qui précède la pensée, devant ce que l'expérience a déposé en manière d'être plutôt qu'en façon de faire, devant ce discernement qui ne déduit pas mais s'accorde. Ce qui s'ouvre alors n'est plus un savoir mais un connaître véritable. Non un acquis, mais une tenue qui s'actualise — une manière d'être qui ne tient que dans son exercice.
Et ce savoir-être lui-même n'est pas le dernier mot : il n'est qu'à condition de devenir.
Cette trajectoire vers un savoir-devenir m'engage très tôt dans des démarches psychothérapeutiques et de développement personnel. Elles me confrontent à une multitude d'altérités pour apprendre, par les autres, qui je suis — et tenter de comprendre et d'accepter qui iels sont.
Ce savoir-devenir me place aujourd'hui, dans une connaissance habitée, au contact d'une société qui, dans ce moment singulier de son évolution, demande une résilience sans résignation. Une empathie source de solidarité. Une espérance sans faux espoirs.

















